Claudia Senik

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Note de l’Observatoire du Bien-être n°2022-03 : Défiance, insatisfaction et colère, les sources du refus de la vaccination

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Parvenir à une couverture vaccinale quasi intégrale est un élément clef de la stratégie de lutte contre l’épidémie de Covid-19. Pourtant, les réticences à la vaccination sont nombreuses et la campagne vaccinale française a eu du mal à convaincre avant l’introduction du Pass sanitaire.

En dépit d’un accroissement important de la couverture vaccinale, environ 10 % de la population refusait catégoriquement la vaccination en septembre 2021. L’enquête CoviPrev de Santé publique France suggère que ce refus traduit en partie une insatisfaction dans la vie et une défiance envers les institutions, qui s’exprime également par le rejet des gestes barrières. Les non-vaccinés se déclarent moins satisfaits de leur vie, métrique très liée à la confiance, et expriment plus fréquemment de la colère que les vaccinés, que ce soit pendant le confinement de novembre 2020 ou au moment du déconfinement de mai 2021. Ceci fait écho aux différentes manifestations de protestation contre la mise en place du Pass sanitaire. Le lien entre insatisfaction et refus du vaccin ne se réduit pas à l’appartenance sociale, mais au contraire se retrouve au sein des différentes catégories sociales.

Dylan Alezra, Observatoire du Bien-être du Cepremap, dylan.alezra@cepremap.org

Mathieu Perona, Observatoire du Bien-être du Cepremap, mathieu.perona@cepremap.org

Claudia Senik, Sorbonne-Université, PSE et Cepremap, senik@pse.ens.fr

Publication : 16 février 2022

Les Français et la vaccination

Une couverture vaccinale qui a fortement progressé, mais atteint un plafond

Depuis le 23 mars 2020, Santé publique France a lancé l’enquête CoviPrev en population générale afin de suivre l’évolution des comportements (gestes barrières, confinement, consommation d’alcool et de tabac, alimentation et activité physique) et de la santé mentale (bien-être, troubles).

La dernière vague de l’enquête CoviPrev disponible lorsque nous avons écrit ces lignes datait de novembre 2021. Sur 1773 répondants, 1519 étaient vaccinés, soit respectivement 85,6 % de la population de plus de 18 ans, et 254 non vaccinés (14,3 %). Parmi ces derniers, 213 personnes refusent catégoriquement la vaccination ; les 41 autres ont pris un rendez-vous ou comptent le faire.

Notons d’abord que l’annonce par Emmanuel Macron du Pass sanitaire, le 12 juillet 2021, a été suivie d’une hausse très importante du taux de vaccination (Figure 1).

Figure 1

Au total, l’adhésion vaccinale, telle que mesurée dans l’enquête est de l’ordre de 85,6%. Ceci correspond aux chiffres globalement observés par le Ministère de la Santé fin novembre 2021, avec près de 88 % des personnes de plus de 18 ans ayant reçu au moins une dose, et 92 % des plus de 65 ans (les personnes âgées étant prioritaires). Pour autant, environ 18 % des répondants de moins de 49 ans déclaraient catégoriquement refuser de se faire vacciner (Figure 2), et on relève de plus faibles pourcentages pour les personnes plus âgées.

Figure 2

Quels sont les motifs de non-vaccination, et quels pourraient être les leviers d’incitation permettant d’atteindre une couverture vaccinale de 100 %, pour les populations ciblées ?

Une défiance envers le vaccin, et peu de leviers

L’enquête CoviPrev permet d’analyser en détail les motifs de la non-vaccination (Figure 3).

Figure 3

Le vaccin est considéré comme peu sûr au niveau individuel, et sans efficacité réelle au niveau collectif. Pourtant, bien que l’insécurité individuelle face au vaccin soit le principal motif de refus de vaccination, rassurer les populations quant à l’efficacité et la sûreté du vaccin ne semble pas devoir être un levier d’incitation efficace (Figure 4). En effet, dans la mesure où les non-vaccinés sont des plus défiants quant aux informations gouvernementales, l’apport de preuves pourrait également être considéré avec suspicion. Surtout, l’enquête révèle que pour la majorité des non-vaccinés, aucune raison n’est susceptible de les faire changer d’avis.

Figure 4

Si l’hésitation vaccinale ne peut pas être surmontée par l’argumentation, il faut essayer de comprendre quelles sont les caractéristiques des non-vaccinés.

Des différences de classes sociales

Si des différences socio-démographiques distinguent initialement les vaccinés des non-vaccinés, ces différences s’effacent à partir de juillet 2021, à l’exception de l’âge (Figure 1) et de la catégorie sociale (Figure 5). Ainsi, la part des non-vaccinés parmi les CSP+ est près de deux fois et demi inférieure à celle des CSP- et des inactifs.

Figure 5

Insatisfaction et défiance 

Le refus est-il le signe d’une opposition de principe à la vaccination ? Les précédentes analyses de CoviPrev par Santé Publique France montrent que ce n’est pas le cas. En revanche, les métriques de bien-être révèlent un sentiment de défiance et d’insatisfaction dans la vie des non-vaccinés.

Une plus grande défiance des non-vaccinés

En juillet et en novembre 2020, moment où le vaccin n’était pas disponible, il a été demandé aux enquêtés s’ils se feraient vacciner si un vaccin leur était proposé. La question de la confiance dans les institutions leur était également posée. Or, on remarque une association forte entre les deux questions : l’idée du vaccin est associée à une moindre confiance dans les institutions, de l’ordre de 20 % (Figure 6).

Figure 6

Cette défiance est confirmée grâce aux vagues 28 et 29 de l’enquête CoviPrev. On demande aux enquêtés d’estimer leur confiance dans les autorités pour gérer l’épidémie de 1 à 10. Il y a une différence de près de 4 points entre vaccinés et non-vaccinés dans cette confiance, ce qui est un écart extrêmement important sur ce genre d’échelles (Figure 7).

Figure 7

On dispose également d’un indicateur construit par Santé Publique France sur l’adhésion aux gestes barrières (entre mai et juillet 2021). On remarque que si l’adhésion aux gestes barrières était très large au début de la crise sanitaire, ceci a changé au cours du temps. Les non-vaccinés respectent beaucoup moins les gestes barrières que les vaccinés ou ceux qui ont l’intention de l’être (Figure 8).

Figure 8

Satisfaction dans la vie, confiance et non-vaccination

On sait que la satisfaction dans la vie est associée linéairement à la confiance dans les institutions et la confiance interpersonnelle (Y. Algan et al., 2018). On retrouve cette relation dans les premières vagues de l’enquête (même si la confiance dans les institutions n’est plus mesurée réellement passé la vague 18).

Figure 9

En calculant la moyenne des refus de vaccination sur l’ensemble de la période disponible (Figure 9), on distingue clairement une relation inverse entre non-vaccination et satisfaction dans la vie (avec des paliers : courbe plate de 1 à 5, et entre 9 et 10).

Notons que le niveau d’insatisfaction des non-vaccinés est relativement constant au cours des différentes vagues. Lors de la dernière vague CoviPrev de l’été, la relation linéaire tend à disparaître, du fait qu’une part prédominante de la population est désormais vaccinée. Néanmoins, si on compare les taux de refus de vaccination selon que les personnes déclarent un niveau de satisfaction supérieure ou inférieur à 5, on constate une différence d’environ 10 point de pourcentage en novembre 2021 (Figure 10).

Satisfaction dans la vie, défiance et classe sociale

La défiance et l’insatisfaction sont des caractéristiques plus présentes chez les non-vaccinés, et on retrouve cette relation au sein des CSP+ comme des CSP-, lorsqu’on considère la moyenne du refus de vaccination au cours différentes vagues (Figure 11).

Figure 11

Sur la dernière vague, l’insatisfaction reste un facteur de refus, mais les différences ne sont plus significatives lorsqu’on segmente par catégorie, dans la mesure où la couverture vaccinale devient trop importante pour permettre des différences significatives, bien qu’en moyenne, les non-vaccinés des catégories supérieures soient plus insatisfaits. (Figure 12).

Figure 12

Le refus de la vaccination ne s’explique donc pas uniquement par l’appartenance sociale des personnes, mais aussi par leur défiance institutionnelle et leur insatisfaction générale.

Un sentiment de colère plus présent chez les non-vaccinés

Enfin, pendant le confinement, la part des individus qui ressentaient de la colère (plus qu’à l’habitude) était plus forte chez ceux qui refusaient hypothétiquement le vaccin que chez ceux qui l’acceptaient. On retrouve cette même différence entre les vaccinés et les non-vaccinés à partir de février 2021 (Figure 13).

Figure 13

Cette colère s’est reflétée dans les réactions aux mesures politiques (confinement strict en novembre, et instauration du Pass sanitaire).

Dé-confinement et soulagement pour les vaccinés

Finalement, sans surprise, le déconfinement, perspective de retour à la vie normale, a apporté un soulagement pour les vaccinés ou ceux qui comptaient l’être (Figure 14). Naturellement, les personnes refusant la vaccination ont moins partagé ce sentiment de soulagement, dans la mesure où les restrictions continuaient de s’imposer à eux. Cette différence est à son niveau le plus fort en octobre et novembre 2021.

Figure 14

Conclusion

Au total, même dans une situation de crise grave, l’insatisfaction et la défiance conduisent certains à refuser l’information et à adopter des comportements à risque. Il s’agit donc de métriques clés que la politique publique ne peut négliger.

Annexe

Liste des variables utilisées

Vaccin

Personnellement, avez-vous été vacciné ?

  • J’ai été vacciné (1 ou 2 doses)
  • J’ai l’intention d’être vacciné
  • Je n’ai pas l’intention de me faire vacciner

Satisfaction dans la vie

Parlons maintenant de votre vie en général. Sur une échelle allant de 0 à 10, où 0 représente la pire vie possible et 10 représente la meilleure vie possible, à quel endroit vous situez-vous actuellement ?

Confiance

L’indicateur de confiance dans les institutions est construit à partir de deux questions, dont les modalités sont « Confiance » et « Pas confiance ».

  • Faites-vous confiance aux pouvoirs publics pour lutter contre la propagation de l’épidémie de Covid-19 ?
  • Faites-vous confiance aux pouvoirs publics pour vous informer sur l’épidémie de Covid-19 ?

Cet indicateur n’a pas été reconstruit sur les dernières vagues où l’on dispose des données sur la vaccination. En revanche, la question relative à la lutte contre l’épidémie (Faites-vous confiance aux pouvoirs publics pour lutter contre la propagation de l’épidémie de Covid-19) a été maintenue, mais avec une échelle de 0 à 10, que nous reprenons. Nous nous en servons comme approximation de l’indicateur initial.

Émotions

  • Voici des émotions qui peuvent être ressenties plus fortement que d’habitude. Pour chacune d’entre elles, indiquez si vous l’avez-vous-même ressentie plus fortement que d’habitude en raison du contexte actuel. Oui / Non

Liste des émotions : Sentiment de soulagement, sentiment de frustration, sentiment de colère, sentiment de dépression, sentiment de sécurité, sentiment d’isolement, sentiment de peur, sentiment d’impuissance.

Adoption des gestes barrières

L’indicateur d’adoption des gestes barrières est construit à partir de plusieurs questions relatives à la protection sanitaire, dont les modalités de réponse sont : « Oui, systématiquement », « Oui, souvent », « Oui, de temps en temps », « Non ». Cet indicateur est ensuite converti sur une échelle de 1 à 4.

  • Au cours des derniers jours, avez-vous adopté les mesures de protection suivantes ?
    • Porter un masque en public
    • Utiliser du gel hydro-alcoolique
    • Faire des provisions alimentaires par crainte de pénurie
    • Se laver très régulièrement les mains
    • Éviter les transports en commun
    • Garder le plus possible les enfants confinés à la maison
    • Rester confiné à la maison
    • Travailler à domicile et ne pas se rendre sur son lieu de travail
    • Limiter toutes formes d’interactions sociales
    • Garder une distance d’au moins un mètre avec les autres
    • Tousser ou éternuer dans son coude
    • Utiliser un moucher à usage unique et le jeter après
    • Saluer sans se serrer la main et éviter les embrassades
    • Éviter d’aller voir une personne âgée, fragile ou vulnérable
    • Éviter les rassemblements festifs
    • Aérer votre logement au moins 2 fois par jour pendant une heure
    • Garder une distance d’au moins 2 mètres avec les autres personnes
    • Éviter de sortir pendant les horaires de couvre-feu