Le bien-être subjectif se transmet-il entre générations, au-delà des seules variables économiques classiques comme le revenu ou l’éducation ? En comparant le bien-être subjectif déclaré par des parents et leurs enfants, au même âge mais à des époques différentes, cette note met en évidence une corrélation intergénérationnelle réelle mais modérée (environ 0,10), nettement plus faible que celle observée pour le revenu ou l’éducation. Cette transmission s’explique peu par les facteurs économiques et renvoie davantage à des mécanismes non observables. Elle concerne d’ailleurs non seulement les niveaux de bien-être, mais aussi leurs trajectoires au cours de la vie. Ces résultats invitent à ne pas réduire la mobilité intergénérationnelle à sa seule dimension économique.
Andrew Clark, Paris School of Economics
Anthony Lepinteur, Université du Luxembourg
Publié le 17 Septembre 2026
La recherche s’intéresse habituellement à la transmission des positions sociales, du revenu ou du niveau d’éducation des parents aux enfants. Mais ces grandeurs observables ne suffisent pas à rendre compte du bien-être des individus. Si le revenu et l’éducation influencent la qualité de vie, ils n’en constituent que des déterminants parmi d’autres. Deux individus connaissant des niveaux de revenu similaires peuvent ainsi faire des évaluations très différentes de leur existence. D’où l’utilité des mesures subjectives de bien-être, telles que la satisfaction dans la vie ou la santé mentale.
Mais le bien-être subjectif se transmet-il entre générations ? Autrement dit, les enfants de parents plus heureux ou en meilleure santé mentale le sont-ils eux-mêmes une fois adultes ? Et, si tel est le cas, dans quelle mesure cette transmission reflète-t-elle des facteurs économiques, ou bien d’autres dimensions plus difficiles à observer, telles que les préférences, les traits psychologiques ou les normes familiales ?
Un défi économétrique
Répondre à ces questions se heurte à une difficulté empirique importante. Dans la plupart des travaux existants, qui sont basés sur des données d’enquête, le bien-être des parents et celui des enfants sont mesurés au même moment. Or, les parents et leurs enfants se trouvent nécessairement à des stades très différents de leur cycle de vie, et comme le bien-être varie systématiquement avec l’âge, ces comparaisons simples mêlent transmission intergénérationnelle et effets de cycle de vie. Elles peuvent également être influencées par des facteurs communs au moment de l’enquête, ou encore par des relations de causalité inversée, par exemple lorsque les difficultés des enfants affectent directement le bien-être des parents.
Pour dépasser ces limites, nous proposons une approche originale fondée sur l’exploitation de données de panel britanniques suivant les individus au cours d’une longue période (Clark et Lepinteur 2026). L’idée centrale consiste à comparer le bien-être des parents et celui de leurs enfants lorsqu’ils sont observés au même âge, mais à des dates différentes. Concrètement, on compare par exemple le niveau de bien-être d’un enfant à 30 ans aujourd’hui avec celui de son parent lorsqu’il avait lui-même 30 ans, plusieurs décennies auparavant.
Cette stratégie permet de s’affranchir des biais liés au cycle de vie et de réduire les risques de simultanéité ou de causalité inversée. Elle offre ainsi une mesure plus crédible de la transmission intergénérationnelle du bien-être.
Une corrélation significative entre générations
L’analyse repose sur deux indicateurs largement utilisés par les sciences sociales : la satisfaction dans la vie, qui capture le jugement global que les individus portent sur leur existence, et un indice de détresse psychologique (le GHQ-12), qui mesure différentes dimensions de la santé mentale. Ces deux indicateurs, bien que distincts, sont fortement corrélés et permettent d’appréhender des facettes complémentaires du bien-être.
Les résultats des estimations mettent effectivement en évidence une transmission intergénérationnelle du bien-être. Les enfants dont les parents présentent un niveau de bien-être plus élevé à un âge donné tendent eux-mêmes à déclarer un niveau de bien-être plus élevé lorsqu’ils atteignent ce même âge. L’ampleur de cette relation est toutefois modérée. Les coefficients estimés se situent autour de 0,10, ce qui indique une persistance réelle mais loin d’être parfaite : 1 point de satisfaction dans la vie à 30 ans correspond à 0,1 point supplémentaire chez son enfant au même âge.
Comme le révèle la Figure 1, cette transmission apparaît nettement plus faible que celle observée pour des variables économiques également disponibles dans les données exploitées, telles que le revenu, le niveau d’éducation ou la probabilité d’être en emploi. Autrement dit, la position économique se transmet davantage entre générations que le bien-être subjectif lui-même. Les mesures traditionnelles de mobilité économique ne peuvent ainsi être parfaitement interprétées en termes de bien-être.

Une transmission de nature psychologique
Nous établissons ensuite formellement la mesure dans laquelle les variables traditionnelles de mobilité économique (telles que le revenu et l’éducation) façonnent la transmission du bien-être, via une analyse de médiation. Les résultats montrent que le revenu joue un rôle limité : le fait de tenir compte du revenu des parents et des enfants dans les analyses réduit légèrement l’ampleur estimée de la transmission du bien-être subjectif, sans toutefois la faire disparaître. Le niveau d’éducation, quant à lui, n’explique quasiment rien de cette relation.
Même en neutralisant simultanément tout un ensemble de caractéristiques socio-économiques — incluant le statut matrimonial, la situation sur le marché du travail ou la composition du ménage — une part substantielle de la corrélation intergénérationnelle du bien-être subjectif subsiste (voir Figure 2). Ce résultat suggère que des facteurs non observés, tels que les préférences, les traits psychologiques ou les normes familiales, jouent un rôle important dans la transmission du bien-être subjectif.

Par ailleurs, cette transmission est remarquablement homogène. Elle ne varie pas de manière statistiquement significative selon le genre de l’enfant ou du parent, leur niveau d’éducation ou leur revenu. Cette stabilité renforce l’idée que les mécanismes sous-jacents sont largement diffus et ne se limitent pas à certains groupes particuliers.
Une transmission dynamique
Au-delà des niveaux de bien-être, l’analyse met en évidence un résultat encore plus original : une transmission intergénérationnelle de la dynamique du bien-être au cours de la vie. En exploitant la dimension longitudinale des données, les auteurs montrent que les variations du bien-être des parents au fil du cycle de vie sont corrélées avec celles de leurs enfants lorsqu’ils traversent les mêmes âges. Autrement dit, ce ne sont pas seulement les niveaux de bien-être qui se ressemblent entre générations, mais aussi la manière dont ils évoluent au cours du temps.
Ce résultat suggère que des facteurs communs influencent la trajectoire du bien-être des individus. Il pourrait s’agir, par exemple, de la manière dont les individus réagissent aux événements de la vie, ou encore de normes et de comportements transmis au sein de la famille.
En conclusion
Pris ensemble, ces résultats conduisent à nuancer l’interprétation des travaux traditionnels sur la mobilité intergénérationnelle. Si les inégalités économiques se transmettent assez fortement des parents à leurs enfants, cela ne signifie pas que le bien-être suit les mêmes schémas. La transmission du bien-être est réelle, mais plus limitée, et elle ne peut être entièrement déduite des trajectoires économiques.
Ces conclusions ont également des implications pour l’évaluation des politiques publiques, dans la mesure où les politiques qui améliorent le bien-être d’une génération semblent susceptibles de produire des effets, certes faibles, mais durables sur les générations suivantes. Par ailleurs, se focaliser uniquement sur les variables économiques pourrait conduire à sous-estimer certains canaux de transmission du bien-être.
Dans cette perspective, l’utilisation de données longitudinales permettant de comparer les individus à des stades similaires de leur vie apparaît comme une approche particulièrement prometteuse. Elle ouvre la voie à une meilleure compréhension de la manière dont les conditions de vie se perpétuent — ou se transforment — d’une génération à l’autre.
Bibliographie
Clark, Andrew E., et Anthony Lepinteur. 2026. « The Intergenerational Correlation of Subjective Well Being ». Journal of Wellbeing Economics, août, 29782244261473994. https://doi.org/10.1177/29782244261473994.