Note de l’Observatoire du Bien-être n°2022-07 : La France, société de classes moyennes ou pyramide inégalitaire ?

Comment les Français conçoivent-ils la répartition des revenus dans la société et leur propre place dans la hiérarchie sociale ? Et quelle est la prévalence des opinions dites « populistes » ? La dernière vague de l’enquête ISSP (2019) montre que ces différentes perceptions sont généralement cohérentes entre elles, à deux exceptions près : (1) la plupart des Français interrogés pensent appartenir à la classe moyenne, mais se font une idée très inégalitaire de la société française à l’image d’une pyramide, c’est-à-dire une grande proportion de pauvres et des effectifs de plus en plus faibles à mesure que l’on s’élève dans l’échelle des positions. (2) Ces différentes opinions des Français semblent dissociées de leur propre niveau de revenu.

Cette note a été réalisée en partenariat avec Quetelet Progedo Diffusion

Dylan Alezra, Observatoire du Bien-être du Cepremap

Claudia Senik, Observatoire du Bien-être du Cepremap et PSE

Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle récente semblent refléter un clivage social important au sein de la société française. Il y aurait d’un côté, le vote « populiste » (RN, LFI) des perdants de la mondialisation, et de l’autre, le vote LREM des gagnants. Est-ce bien ainsi que les Français se représentent la structure sociale et cela dépend-il de leur propre place au sein de cette dernière ? Pour le savoir, nous exploitons la dernière vague de l’enquête ISSP (International Social Survey Programme, 20191) qui a interrogé 1600 Français. Cette enquête livre des résultats paradoxaux.

Une France de classes moyennes ou une société pyramidale ?

Tout d’abord, concernant leur propre position dans la hiérarchie sociale, représentée par une échelle de 1 à 10, la plus grande partie des Français se positionne sur l’échelon intermédiaire (échelon 5) et sur les échelons immédiatement voisins (Figure 1).

Figure 1

Cet auto-positionnement donne l’idée d’une France essentiellement composée de classes moyennes. C’est effectivement ce qui apparaît lorsque l’on pose la question de cette manière (« À quelle classe sociale diriez-vous que vous appartenez ? »). L’immense majorité des Français disent appartenir à la classe moyenne (Figure 2), et surtout à la classe moyenne intermédiaire (Figure 3).

Cette perception varie bien entendu selon le revenu par unité de consommation du ménage2, avec le sentiment plus répandu d’appartenir à la classe moyenne inférieure (en violet) dans les quintiles de revenu plus bas, et l’impression de faire partie de la classe moyenne supérieure (en vert) plus fréquente dans le quintile le plus élevé de l’échelle des revenus (Figure 3).

Certes, le concept de classe moyenne est un peu flou. L’Observatoire des inégalités3 par exemple, le définit comme désignant les catégories intermédiaires entre les 30 % les plus pauvres et les 20 % les plus riches. Mais cette définition ne coïncide pas avec la perception des Français, puisque, même au sein des quintiles de revenu les plus faibles (moins de 1126 euros par mois) et les plus élevés (plus de 7660 euros par mois par unité de consommation), la majorité des individus pense appartenir à l’une des fractions de la classe moyenne (Figure 3).

Une autre façon de mesurer la classe moyenne consiste à utiliser les données du recensement de l’Insee qui renseigne sur les catégories socio-professionnelles (CSP) des résidents et la clef de répartition des CSP en classes sociales proposée par l’Observatoire de la société4. Selon cette approche, la société française se composerait d’une classe moyenne majoritaire (plus de 40%) où les professions intermédiaires occupent la plus grande place, puis d’une classe populaire importante (40%) composée d’ouvriers et d’employés, et enfin, d’une classe supérieure comprenant les cadres (Figure 4).

Le rapprochement des deux graphiques (Figures 3 et 4) suggère que ce que l’Observatoire de la société définit comme « classe populaire » se retrouve dans l’auto-positionnement des gens en tant que « classe moyenne inférieure », tandis que les membres de la « classe supérieure » identifiée par l’Observatoire de la société se perçoivent comme faisant partie de la classe moyenne supérieure.

Figure 4

Une France imaginée comme pyramidale

Cependant, malgré le fait que dans leur grande majorité, ils se voient appartenir à la classe moyenne, les Français se font une tout autre idée de la société dans son ensemble (Figure 5).

Figure 5

En effet, devant le choix des images de la société représentées par la Figure 5, la majorité des répondants choisit l’image d’une société pyramidale (type B, plus de 50 %), voire en sablier (type A, moins de 20 %), c’est-à-dire polarisée, très inégalitaire (Figure 6)5. Pourtant, la représentation correcte de la société française, compte tenu de la répartition des revenus ou de l’auto-positionnement des enquêtés, serait davantage de type « sapin » (type C), c’est-à-dire une pyramide avec un socle (de pauvres) plus étroit que son milieu (de revenus intermédiaires), voire une toupie (type D) majoritairement formée par les classes moyennes, avec des pointes étroites composées des plus riches et des plus pauvres.

Figure 6

Les déterminants de la représentation sociale

La représentation de la société par les individus est-elle dictée par la place que ces derniers pensent y occuper ? Ce n’est pas totalement le cas. Certes, ceux qui se voient appartenir à la classe supérieure ou moyenne-supérieure sont moins nombreux à se figurer la société comme une pyramide (type A – inégalitaire), et plus nombreux à choisir la forme d’une toupie (type D), ou d’un sapin (type C), formes plus égalitaires. Mais quelle que soit leur classe sociale subjective, un grand nombre d’individus, la majorité à l’exception de la classe supérieure, voient la société française comme une pyramide (type A).

Autre fait remarquable, la forme de la société perçue par les individus ne semble dépendre que très faiblement de leur propre niveau de revenu (Figure 7). La forme pyramidale est constamment prépondérante, au sein de toutes les catégories de revenu objectif.

Figure 7

Elle est également largement dominante dans toutes les catégories sociales (Figure 8) et les affiliations politiques (Figure 9). À la marge, les personnes qui se voient appartenir à des classes plus élevées et qui déclarent des positions plus centristes choisissent plus souvent les représentations plus égalitaires de la société (toupie ou sapin), tandis que ceux qui se voient dans les classes les plus défavorisées (classe ouvrière ou inférieure) et qui se positionnent aux extrêmes du spectre politique se représentent plus souvent la société comme un sablier.

On constate donc un hiatus entre la représentation générale de la société telle que l’imaginent les Français, et leur place personnelle, tant objective que subjective, dans l’échelle sociale, autrement dit, un nouveau « no bridge » entre l’échelle individuelle et l’échelle sociale.

La perception inégalitaire de la société que traduit la prépondérance de l’image de la pyramide se retrouve-t-elle dans d’autres dispositions des Français, notamment leur attitude vis-à-vis des inégalités de revenus et les attitudes « populistes » de rejet de l’élite ?

De fait (Figure 10), ceux qui se représentent la société française comme très inégalitaire, c’est-à-dire en forme de pyramide (type B) ou de sablier (type A) se déclarent les plus en colère au sujet des inégalités (« De 1 à 10, à quel point êtes-vous en colère vis-à-vis des différences entre riches et pauvres »). Ceci est encore plus vrai concernant des attitudes “populistes” (Figure 11).

Colère et populisme

Creusons un peu ces attitudes vis-à-vis des inégalités et ces opinions anti-élite, dites « populistes ».

La colère due aux inégalités de revenu

Nous avons retenu, parmi les questions qui abordent le sujet des inégalités de revenu, la formulation en termes de colère. L’importance des émotions dans les comportements politiques n’est plus à démontrer, notamment l’influence de la colère sur le vote extrême et les attitudes dites « populistes »6.

Les Français sont-ils en colère du fait des différences de revenu entre les riches et les pauvres ? Sur une échelle de 1 à 10, le point d’accumulation de la répartition des réponses se trouve sur la modalité 5, ce qui est traditionnellement une façon d’afficher une neutralité par rapport à la question (Figure 12).

Figure 12

Néanmoins, plus d’un tiers de l’échantillon donne une réponse comprise entre 7 et 10, marquant un rejet important des inégalités au sein de la société, contre environ un quart dont la réponse est comprise entre 1 et 4.

Bien entendu, l’attitude vis-à-vis des inégalités est fortement corrélée au positionnement politique : plus on se positionne à gauche, plus on se dit en colère du fait des différences entre riches et pauvres (Figure 13). En revanche, ici encore, ce sentiment ne dépend pas du niveau de revenu des répondants (Figure 14), à l’exception des plus riches, mais bien plutôt de leur positionnement social subjectif (Figure 15).

Quant à l’accord avec les énoncés « populistes », on remarque la faible association avec les revenus réels des personnes (Figure 16) et la forte association avec leur classe sociale subjective (Figure 17).

Enfin, toutes les questions liées au populisme affichent la même relation avec le rejet des inégalités, qu’il s’agisse des énoncés tels que « Le gouvernement ne se soucie pas du niveau de vie de la population », « Les politiques parlent trop et agissent peu », « Il y a ceux qui produisent les richesses et ceux qui les prennent », « Ceux qui travaillent dur ne sont pas assez considérés » (Figures 19 et 20), ou encore du soutien aux Gilets jaunes (Figure 18).

Ainsi, les attitudes « populistes » sont-elles liées à une relative indignation vis-à-vis des inégalités, à la vision de la société que se forment les personnes et à leur classe sociale subjective, mais peu à leur propre revenu.

Conclusion

Si la plupart des Français interrogés par l’enquête ISSP pensent appartenir à la classe moyenne, ils se font en même temps une idée inégalitaire de la société française, à l’image d’une pyramide comprenant une grande proportion de pauvres et des effectifs de plus en plus faibles à mesure que l’on s’élève dans l’échelle des positions. La classe sociale à laquelle les individus se sentent appartenir subjectivement est liée à leur degré d’indignation vis-à-vis des différences entre les riches et les pauvres ainsi qu’à une série d’attitudes « populistes » de rejet de l’élite. Pourtant, étrangement, ces différentes opinions des Français semblent dissociées de leur propre niveau de revenu. Au total, on note un certain hiatus entre la vision globale que les Français forment de leur société et leur propre situation objective.

Annexe

Données

L’enquête française Inégalités sociales a été conduite via le panel Elipss entre mars et avril 2021, auprès d’un échan­tillon national représentatif de panélistes. Les résultats sont présentés ici pour les 1674 réponses valides. Ils sont redressés en fonction du genre, de l’âge et de la catégorie socioprofessionnelle pour compenser les biais d’échantil­lonnage. Les données françaises sont accessibles sur le portail Quetelet Progedo Diffusion, et les données interna­tionales sur le portail Gesis.

ISSP, ZA7600 (v2.0.0), doi:10.4232/1.13829

Questions utilisées

– De 1 à 10, où vous situez vous dans la hiérarchie sociale ? (1 – Au plus bas ; 10 – Au sommet)

– A quelle classe sociale diriez-vous que vous appartenez ? :

  • La classe inférieure, les exclus
  • La classe moyenne inférieure
  • La classe moyenne
  • La classe moyenne supérieure
  • La classe supérieure

– Certaines personnes éprouvent de la colère à propos des différences entre les riches et les pauvres, d’autres non. Vous personnellement, qu’éprouvez-vous quand vous pensez aux différences entre les riches et les pauvres en France ? Veuillez-vous placer sur une échelle de 0 à 10, où 0 signifie pas du tout en colère et 10 extrêmement en colère.

– Certains Gilets Jaunes continuent aujourd’hui à se rassembler en France. Diriez-vous que vous soutenez toujours, que vous avez soutenu ou que vous n’avez jamais soutenu le mouvement des Gilets Jaunes ? :

  • Je le soutiens toujours (soutiens)
  • Je l’ai soutenu mais ne le soutiens plus (ne soutiens pas)
  • Je ne le soutenais pas au début, mais je le soutiens à présent (soutiens)
  • Je ne l’ai jamais soutenu (ne soutiens pas)

Construction du score de sensibilité au « populisme »

Nous calculons un score moyen des questions portant sur le populisme afin d’obtenir un indicateur allant de 1 à 10.

Liste des énoncés utilisés dans la construction du score de « populisme » :

  • Les responsables politiques doivent suivre la volonté du peuple.
  • C’est le peuple et pas les responsables politiques qui devrait prendre les décisions politiques les plus importantes.
  • Les différences politiques entre l’élite et le peuple sont plus grandes que les différences au sein du peuple.
  • Je préfère être représenté par un citoyen que par un responsable politique.
  • Les responsables politiques parlent beaucoup et agissent trop peu
  • En politique, lorsque l’on parle de compromis, c’est qu’on renonce en réalité à ses principes.
  • Les groupes d’intérêt ont trop d’influence sur les décisions politiques.
  • Dans ce pays, les gens qui travaillent dur ne sont pas assez bien considérés.
  • Avant, le monde était bien meilleur.
  • Le gouvernement de ce pays ne se soucie pas vraiment du niveau de vie de la population
  • Dans la société française, il y a ceux qui produisent des richesses et ceux qui les prennent.
  • En matière d’emploi, on devrait donner la priorité à un Français sur un immigré ?

Pour chacune des questions, il est possible de répondre 1 (« Tout à fait d’accord ») à 4 (« Pas du tout d’accord »). Nous avons inversé le sens de l’échelle pour des raisons de clarté.

  1. Les questions que nous exploitons ici sont issues d’un module thématique sur les inégalités. Prévu pour 2019, ce module a a été administré en France en 2021.
  2. Le revenu par unité de consommation du ménage est défini comme le revenu mensuel net du ménage divisé par la somme pondérée de membres du foyer (1 pour le premier adulte, 0,5 pour le second et les enfants de plus de 14 ans, 0,3 pour les enfants de moins de 14 ans).
  3. Observatoire des inégalités, Qui sont donc les classes moyennes ?, 2014.
  4. Observatoire des inégalités, Des classes moyennes toujours en progression, 2021.
  5. Le type E, la pyramide inversée, recueille très peu de suffrages, et a sans doute été mal compris, au vu des différentes corrélations avec le rapport aux inégalités ou le positionnement politique. Par conséquent, nous n’analysons pas le choix de cette forme.
  6. Yann Algan, Elizabeth Beasley, Daniel Cohen et Martial Foucault, Les origines du Populisme, 2019, La République des Idées. Pierre Rosanvallon, Les épreuves de la vie : Comprendre autrement les Français, Le Seuil, 2021