En quel temps et quel pays les Français voudraient-ils vivre?

Note
Observatoire du bien-être

Interrogés sur l’époque et le pays où ils aimeraient vivre, les Français affichent une préférence marquée pour le passé, les années 1980 arrivant en tête. Quant au pays, quatre personnes sur dix choisissent la France ; les autres citent d’abord le Canada, les pays d’Europe du Sud et la Suisse. Ces choix ne se réduisent pas à la situation personnelle des enquêtés, même si les plus satisfaits de leur vie optent plus souvent pour l’époque actuelle que pour une époque passée et, dans une moindre mesure, pour la France plutôt que pour un autre pays.

Marianne Le Chevalier, Cepremap

Claudia Senik, Sorbonne Université et PSE

Introduction

Depuis mars 2022, notre plateforme « Bien-être » ajoutée à l’enquête Camme de l’Insee comporte des questions qui invitent les Français à se projeter dans le temps et dans l’espace1 :

Certaines personnes aimeraient bien vivre dans une autre époque en France. Si vous aviez le choix, laquelle choisiriez-vous ?

Certaines personnes aimeraient vivre dans un autre pays. Et vous, si vous aviez le choix, dans quel pays aimeriez-vous vivre ? (En imaginant que la langue et le fait de voir vos proches ne soient pas des obstacles).

Des notes précédentes avaient mis en évidence l’attachement des Français aux années 19802, surtout lorsqu’il s’agit de la décennie de leurs vingt ans, mais pas exclusivement3. En ce qui concerne les pays, leur préférence va à la France elle-même et, au-delà, à une liste assez stable de pays : Canada, Espagne et Italie en tête4.

Avec un peu plus de recul, nous croisons ici ces deux perspectives qui, prises ensemble, dessinent les contours du type de société auquel les Français aspirent.

Nostalgie de la France d’avant

Si la France est le pays le plus souvent mentionné, son présent ne fait pas recette : en réponse à la question sur l’époque préférée, une personne sur cinq seulement choisit l’« époque actuelle » (Figure 1). Plus des trois quarts (78 %) citent une époque passée, avec une préférence pour les années 1980 (28 %). Quant à l’avenir, choisi par moins de 3 % des répondants, c’est peu dire qu’il ne fait pas rêver.

La préférence pour le passé traduit-elle simplement la nostalgie de la jeunesse, c’est-à-dire de la décennie de ses vingt ans ? Pour le savoir, nous calculons, pour chaque répondant qui choisit une époque passée, l’âge qu’il avait (ou aurait eu) à cette époque. Ainsi, une personne née en 1960 qui choisit les années 1980 avait alors entre 20 et 29 ans (Figure 2). Un quart des répondants choisit effectivement plus souvent une époque où ils avaient entre 15 et 25 ans qu’une autre époque passée, surtout lorsqu’il s’agit des années 1980, mais les trois autres quarts choisissent une autre période (Figure 3). Le choix de l’époque préférée ne traduit donc pas uniquement le rapport des Français à leur propre trajectoire.

Mythiques années 1980

Les années 1980 semblent avoir laissé un souvenir particulièrement heureux à la génération qui avait vingt ans à l’époque : près de la moitié d’entre eux choisissent cette décennie (Figure 3). Parmi ceux qui avaient vingt ans dans les années 1960 ou 1970, la part de ceux qui choisissent ces décennies est d’environ un tiers, et cette proportion diminue, sans disparaître, pour les générations plus récentes.

La faveur exceptionnelle dont jouissent les années 1980 est intrigante. Il s’agit de l’époque la plus choisie (28 % des répondants). Ceci ne peut s’expliquer par la seule nostalgie de la jeunesse, car parmi ceux qui choisissent les années 1980, moins d’un tiers (29 %) avaient vingt ans à cette époque, alors que près de la moitié (49 %) ont eu vingt ans dans les années 1990 ou plus tard, et n’ont vécu les années 1980 qu’en tant qu’enfants, voire ne les ont pas connues du tout (Figure 4).

Comme nous le verrons plus loin, ce choix est, par ailleurs, peu lié au bien-être. Ceux qui choisissent les années 1980 ne sont pas moins satisfaits de leur vie que ceux qui choisissent une autre époque du passé. Leur choix semble refléter des motifs plus larges que leur propre vie. S’agit-il de la nostalgie d’une époque perçue comme antérieure à la mondialisation, à la désindustrialisation, à la diffusion accélérée des nouvelles technologies numériques ? La nostalgie d’un monde où la France semblait occuper une place plus importante ? Ou bien est-ce une image transmise par la famille, la culture et les médias ? Cette période semble en effet marquer l’imaginaire français, peut-être à la manière d’une illusion rétrospective, comme l’illustre un film récent5.

Les Français rêvent-ils d’un ailleurs ?

Si les Français rêvent d’un passé probablement idéalisé, leurs réponses ne semblent pas traduire le désir d’un modèle radicalement différent. À la question du pays idéal, la France emporte largement les suffrages, avec 40 % des réponses. Parmi les autres pays, le classement est assez stable dans le temps, comme l’illustre notre tableau de bord en ligne : le Canada est en tête du palmarès depuis que nous avons introduit cette question, avec près de 10 % des réponses, et le haut du classement ne varie que peu. La Figure 5 présente le top 10 des pays cités depuis 2022.

La Figure 6 donne une image plus détaillée des pays cités hors de France métropolitaine. Le Canada se distingue, suivi par les pays européens (en bleu foncé), mais tous les continents sont représentés. On trouve notamment des pays et territoires ayant des liens historiques forts avec l’Hexagone, comme l’Algérie, le Vietnam ou les départements, régions et collectivités d’outre-mer (DROM-COM), mais aussi l’Australie, le Japon ou le Brésil. Au total, 196 pays et territoires ont été cités spontanément par les répondants.

Ainsi, les réponses à la question du pays idéal ne semblent pas dessiner le désir d’un modèle radicalement différent. Lorsque l’on regarde vers l’étranger, c’est le plus souvent vers le Canada – en partie francophone – ou vers des pays d’Europe du Sud très familiers.

Nostalgie et bien-être

La projection dans un ailleurs ou dans une époque passée constitue-t-elle une marque de mal-être personnel dans la France d’aujourd’hui ?

Pour le savoir, nous comparons, selon les onze dimensions du bien-être de notre enquête, les réponses des personnes choisissant l’époque actuelle à celles des personnes choisissant une autre période, le plus souvent passée (Figure 7). De fait, les personnes qui choisissent le présent affichent un bien-être supérieur sur chacune des dimensions considérées. Elles sont ainsi plus optimistes quant à l’avenir, qu’il soit individuel ou collectif, et plus satisfaites de leur vie actuelle ainsi que de leur niveau de vie. Elles déclarent également plus souvent avoir quelqu’un sur qui compter et sont plus satisfaites de leurs relations avec leurs proches. Ainsi, les personnes les moins satisfaites de leur vie (note de 0 à 4) ne sont que 7 % à choisir l’époque présente, contre 36 % parmi les plus satisfaites (note de 9 ou 10).

Si l’on observe des différences de bien-être subjectif entre les personnes qui choisissent une époque présente ou une époque passée (le choix d’une époque à venir étant très minoritaire), ces différences sont beaucoup moins liées au choix précis de la période du passé. La Figure 7 compare le bien-être des personnes ayant choisi les années 1980 à celui des personnes qui ont choisi une autre période du passé : les écarts sont faibles et souvent non significatifs sur le plan statistique.

Le choix de la France plutôt qu’un autre pays constitue également un révélateur du bien-être, mais dans une moindre mesure que celui de l’époque (Figure 8). Les personnes les plus satisfaites de leur vie actuelle, de leur niveau de vie, de leur temps libre et, surtout, les plus optimistes quant à leurs perspectives futures et à celles de la prochaine génération, choisissent plus fréquemment la France. D’autres dimensions, telles que le sentiment de dépression ou de sens, ne sont que peu liées à ce choix.

Âge, revenu et activité

Comme nos mesures du bien-être subjectif, le choix de la France ou du présent varie selon l’âge, le revenu et la situation professionnelle. Les plus âgés choisissent la France et l’Europe du Sud, les plus riches l’époque actuelle plutôt que le passé, et les chômeurs plutôt une époque passée et un autre pays que la France.

Citée par moins d’un tiers des 18-35 ans, la France l’est par près des deux tiers des personnes de plus de 76 ans (Figure 9), et l’écart avec les plus jeunes s’accroît à chaque tranche d’âge. Cette progression diffère selon le genre. Chez les plus jeunes, les hommes choisissent un peu plus souvent la France que les femmes. À partir de la tranche des 46-55 ans, l’écart s’inverse et les femmes citent davantage la France que les hommes.

L’âge a également un effet sur la destination choisie à l’étranger (Figure 10). Les plus jeunes ont tendance à regarder plus loin. Le Canada arrive nettement en tête de leurs choix ; les États-Unis et le Japon figurent parmi les six pays les plus cités par les plus jeunes. Les plus âgés resteraient plus près de chez eux. L’Espagne arrive en première position à partir de 56 ans, l’Italie la rejoint après 76 ans, tandis que le Canada n’est plus que cinquième. Les DROM-COM n’apparaissent dans les réponses les plus citées qu’à partir de 56 ans.

Quant au revenu, de manière surprenante, il prédit peu le choix du pays rêvé, en dehors de la France. Le groupe de pays les plus cités change peu selon les quintiles de revenu, à l’exception du Portugal, qui cède sa cinquième position aux États-Unis chez les plus aisés. La Suisse arrive sixième dans tous les quintiles de revenu (Figure 11). La part de la France diminue avec le revenu, de 45 % dans le premier quintile, à 35 % dans le dernier (Figure 12), même si elle reste le pays le plus cité à tous les niveaux.

En revanche, niveau de vie et choix du présent sont liés. Plus une personne appartient à un ménage aisé, plus elle a tendance à choisir l’époque actuelle (Figure 12) : cette préférence passe de 16 % dans le premier quintile de revenu à 28 % dans le dernier. Mais ces écarts se réduisent considérablement lorsque l’on raisonne à niveau de satisfaction, âge, catégorie socioprofessionnelle et diplôme constants (voir Figure 13 en annexe). En d’autres termes, les plus aisés semblent choisir plus souvent le présent parce qu’ils sont plus satisfaits de leur vie.

Enfin, le chômage, dont on sait qu’il constitue une pénalité forte et durable en termes de satisfaction de vie6, est associé à une moindre propension à choisir le présent (15 % contre 20 % chez les non-chômeurs, y compris les retraités et les personnes au foyer) et la France (31 % contre 41 %).

Conclusion : le passé plutôt que l’ailleurs

Les Français font état d’une nostalgie particulièrement tournée vers les années 1980, qui ne se réduit pas à leur situation personnelle ni au regret de leur jeunesse. Mais ils ne rêvent pas d’un ailleurs radical : lorsqu’ils regardent au-delà des frontières, c’est vers des pays proches ou familiers.

Certains choix reflètent en partie le niveau de bien-être subjectif des personnes interrogées, notamment la préférence pour l’époque présente (plutôt qu’une autre époque) et la France (plutôt qu’un autre pays). Ce facteur, en revanche, ne rend pas compte de la popularité des années 1980, qui reste à élucider.

Annexe

  1. La question relative à l’époque est posée depuis 2016. Cependant, des modalités de réponse ont été ajoutées en mars 2022, rendant la comparaison impossible avec la période précédente. Cette note se fonde sur les vagues de mars 2022 jusqu’à septembre 2026 inclus.
  2. Algan, Yann, Elizabeth Beasley, et Claudia Senik. 2017. « Les Français Inquiets Pour l’avenir de Leur Pays ». Paris: CEPREMAP. https://www.cepremap.fr/2017/04/note-de-lobservatoire-du-bien-etre-n2017-03-les-francais-inquiets-pour-lavenir-de-leur-pays/
  3. Perona, Mathieu. 2023. « Les Français Ont-Ils Peur de l’avenir ? » Paris: CEPREMAP. https://www.cepremap.fr/2023/02/note-de-lobservatoire-du-bien-etre-n2023-04-les-francais-ont-ils-peur-de-lavenir/.
  4. Clark, Andrew E., Ed Diener, Yannis Georgellis, et Richard E. Lucas. 2008. « Lags And Leads in Life Satisfaction: A Test of the Baseline Hypothesis ». The Economic Journal 118 (529): F222‑43. https://doi.org/10.1111/j.1468-0297.2008.02150.x.
  5. Juste une illusion, réal. Olivier Nakache et Éric Toledano, France, 2026.
  6. Clark, Andrew E., Ed Diener, Yannis Georgellis, et Richard E. Lucas. 2008. « Lags And Leads in Life Satisfaction: A Test of the Baseline Hypothesis ». The Economic Journal 118 (529): F222‑43. https://doi.org/10.1111/j.1468-0297.2008.02150.x.